Par Aristhène Turnier
Analyste Politique.
Jacmel, le 22 janvier 2026._
En ces heures décisives où la nation haïtienne est au bord du gouffre, étouffée par une violence gangrenée et une crise politique endémique, un acte de courage institutionnel a redonné une lueur d’espoir. La décision de cinq membres du Conseil Présidentiel de Transition (CPT) de signer, le 21 janvier 2026, la résolution visant à révoquer le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, n’est pas un simple coup de force politique. C’est l’expression suprême d’une légitimité de crise, un devoir impérieux assumé face à l’incurie et à la procrastination mortifère. Cet acte, bien que temporairement contrarié par des manœuvres externes, incarne la volonté de sauver l’État et doit être soutenu par toutes les forces vives de la nation.
La légitimité du consensus face à l’urgence
Contesté par certains quant à son origine, le CPT tire aujourd’hui sa légitimité la plus profonde de l’urgence absolue que traverse le pays. Alors que les gangs contrôlent près de 80% de la capitale et que la population vit un calvaire quotidien, la question n’est plus celle d’une légitimité électorale formelle, mais celle d’une autorité capable d’agir. Le CPT, en tant qu’instance issue d’un accord politique large, représente dans ce contexte le dernier rempart institutionnel. La signature de cinq de ses membres, Fritz Alphonse Jean, Leslie Voltaire, Louis Gérald Gilles, Edgard Leblanc Fils et initialement Smith Augustin, pour renvoyer le chef du gouvernement, démontre qu’une majorité en son sein a identifié l’obstacle principal à la lutte contre l’insécurité. Cette initiative procède d’un consensus interne face au péril, bien plus légitime dans l’action que l’immobilisme complice.
Le bilan accablant d’une attente criminelle
La motion de renvoi trouve sa justification dans un bilan aussi clair qu’accablant. Le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, à la tête du gouvernement, a volontairement attendu l’approche de l’échéance du 7 février 2026, date de fin prévue du mandat du CPT, pour feindre de s’attaquer sérieusement aux gangs. Cette stratégie du retard, si elle avait été déployée il y a ne serait-ce qu’une année, aurait pu faire de l’insécurité un « mauvais souvenir », comme le souligne à raison l’opinion publique. Au lieu de cela, elle a offert aux groupes criminels un répit précieux pour se renforcer, s’armer et étendre leur emprise. Attendre la veille d’une transition critique pour agir relève moins de la realpolitik que de la trahison des intérêts supérieurs de la nation. Le CPT, en tentant de mettre fin à cette gabegie, a simplement exercé son devoir de contrôle et de sauvegarde.
La souveraineté haïtienne face aux diktats étrangers
L’obstacle le plus révélateur à cette décision salvatrice est venu de l’extérieur. Des documents révélés par la presse montrent que l’ambassade des États-Unis a adressé au CPT une « très sérieuse menace directe », avertissant que toute modification de la composition du gouvernement serait considérée comme « une manœuvre visant à saper » la stabilité et serait « nulle et non avenue ». Pas si longtemps, le membre du CPT Fritz Alphonse Jean avait publiquement dénoncé les menaces d’annulation de visa et de sanctions proférées par des diplomates américains et canadiens pour empêcher un changement à la primature. Ces pressions grossières, doublées de sanctions arbitraires, confirment une ingérence inacceptable qui nie le droit souverain d’Haïti à se doter des dirigeants de son choix. Les cinq signataires, et tous les patriotes, n’ont pas à craindre ces chantages. Leur courage face à ces intimidations rappelle que le « sang dessalinien », cet esprit de résistance et d’indépendance, doit encore couler dans nos veines. Les États-Unis portent une responsabilité historique dans la déliquescence d’Haïti ; leur rôle aujourd’hui devrait être de soutenir ses institutions, non de les museler.
Un soutien national qui légitime l’action
Contrairement aux accusations de précipitation, l’initiative du CPT rencontre un écho favorable dans des secteurs clés de la société. De nombreux partis politiques, des organisations de la société civile et, selon tous les indicateurs, une majorité du peuple haïtien écrasé par l’insécurité, appuient cette tentative de rupture avec l’immobilisme. La légitimité d’une institution en période de crise se mesure à sa capacité à incarner la volonté de survie de la nation. En prenant ce risque politique, le CPT a montré qu’il écoutait ce cri étouffé du peuple, bien au-delà des calculs étroits des chancelleries étrangères.
Le renvoi du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé par des membres du CPT n’est pas un épisode de plus dans le feuilleton politique haïtien. C’est un signal fort, un acte héroïque qui doit servir de catalyseur. Il démontre qu’une autorité haïtienne existe, prête à assumer ses responsabilités face à l’effondrement. La communauté internationale, au lieu de brandir des menaces, devrait saluer cette manifestation de volonté de redressement. Aux Haïtiens maintenant de soutenir cette dynamique, d’exiger que la souveraineté nationale ne soit plus un vain mot, et de faire en sorte que cet élan ne retombe pas. Le 7 février 2026 ne doit pas être une date de dissolution, mais le point de départ d’une nouvelle détermination, forgée dans le refus de la capitulation et dans la fierté retrouvée d’un peuple qui choisit lui-même son destin.